La géroscience ou comment bien vieillir par la racine

Vieillir est une réalité inéluctable, mais la manière dont nous vieillissons est modifiable, grâce notamment à nos choix de vie et aux percées scientifiques. Parmi ces avancées, la géroscience se distingue par son approche novatrice. Cette discipline, ancrée dans la biologie moléculaire et cellulaire, s’attache à déchiffrer et influencer les mécanismes biologiques du vieillissement pour améliorer notre longévité et notre qualité de vie.

Dans cet article, nous explorerons la géroscience, une science émergente qui non seulement se distingue de la gérontologie et de la gériatrie, mais offre également des perspectives novatrices pour lutter contre les maladies liées à l’âge. En mettant en lumière des découvertes récentes, nous montrerons comment la géroscience peut transformer notre approche du vieillissement, en synergie avec les principes de vieillissement antifragile promus sur la plateforme « Apprendre à Vieillir ».

Alors que les maladies chroniques posent un défi majeur à une vieillesse en bonne santé, la combinaison de l’approche comportementale du « mode de vieillir antifragile » et des interventions biologiques de la géroscience offre une double stratégie prometteuse : non seulement pour prolonger la vie mais aussi pour en améliorer la qualité. Cette fusion des stratégies macroscopiques du comportement avec les interventions microscopiques de la géroscience enrichit notre compréhension de la longévité en santé et affine notre pratique du bien vieillir.

Découvrons comment cette science révolutionnaire propose de remonter à la source du vieillissement pour nous permettre de vivre plus longtemps, en meilleure santé et avec résilience.

Au sommaire

La géroscience ou comment bien vieillir par la racine

  1. Définition simple de la géroscience
  2. L’arrivée en âge de la géroscience
    • Pourquoi cette science émerge maintenant?
    • La base biologique du vieillissement
  3. À ne pas confondre avec la gérontologie ou la gériatrie
    • La gérontologie: une approche multidisciplinaire
    • La gériatrie: focalisation sur le soin
    • La géroscience: agir avant la maladie
  4. La géroscience en pratique
    • Focus sur la ‘Capacité Intrinsèque’
    • Nouvelles interventions ciblant la biologie du vieillissement
  5. La géroscience, source d’adaptation enracinée

1. Définition simple de la géroscience

La géroscience est une discipline scientifique émergente dédiée à la compréhension des mécanismes biologiques reliant le vieillissement et les maladies chroniques associées à l’âge.

Ce champ de recherche s’attaque à un des plus grands défis de la santé moderne: le vieillissement biologique, identifié comme le principal facteur de risque pour des affections telles que les démences, le diabète, les cancers, et les maladies cardiaques. En s’appuyant sur une approche systémique et préventive, la géroscience cherche non seulement à comprendre, mais également à influer sur le processus de vieillissement pour prévenir ou différer l’apparition de ces maladies débilitantes.

L’approche est résolument tournée vers la promotion proactive de la santé et le maintien de l’autonomie, encourageant les personnes à vivre pleinement plutôt que de se concentrer uniquement sur la lutte contre les maladies1.

En bref, la géroscience offre une perspective révolutionnaire qui pourrait transformer notre façon de vieillir, en mettant l’accent sur la prévention et la préservation des capacités fonctionnelles tout au long de la vie.

2. L’arrivée en âge de la géroscience

La géroscience émerge comme une discipline avant-gardiste en raison de sa prise de conscience cruciale que le vieillissement n’est pas seulement une mesure du temps qui passe, mais un facteur de risque modifiable influant considérablement sur la santé. Ce point de vue innovant souligne que le vieillissement lui-même est le principal facteur de risque pour la plupart des maladies chroniques qui touchent les populations âgées2.

Pourquoi cette science émerge maintenant?

La géroscience se développe maintenant grâce à un paradigme novateur révélé par des avancées scientifiques récentes: la malléabilité du vieillissement biologique. Contrairement au vieillissement chronologique, qui mesure le passage inéluctable du temps de manière uniforme pour tous, le vieillissement biologique varie d’un individu à l’autre et peut être activement modifié.

Cette caractéristique offre un immense potentiel: si le vieillissement est effectivement le principal facteur de risque de maladies telles que les troubles cardiaques, le diabète, et les démences, alors influencer ce processus pourrait permettre de prévenir, de retarder ou même de traiter ces maladies ensemble, plutôt que d’aborder chacune séparément.

La géroscience propose donc une approche radicalement nouvelle et prometteuse, suggérant que l’intervention sur le vieillissement biologique pourrait surpasser les stratégies traditionnelles qui ciblent des maladies individuelles. En exploitant notre capacité à moduler les mécanismes du vieillissement, nous pouvons envisager des améliorations substantielles de la santé globale et du bien-être à l’âge avancé, positionnant ainsi la géroscience à la frontière de la recherche médicale moderne3.

La base biologique du vieillissement

Pour appréhender pleinement le bien vieillir, il est crucial de déchiffrer les mécanismes sous-jacents, les causes profondes du vieillissement. Les avancées en biologie moléculaire et cellulaire ont permis à la géroscience de mettre en lumière les principaux moteurs du processus de vieillissement4:

Instabilité génomique:
Au fil du temps, l’accumulation de dommages à l’ADN peut engendrer des mutations et réduire la fonctionnalité cellulaire. Ces altérations peuvent résulter de facteurs environnementaux, d’erreurs lors de la réplication de l’ADN, ou encore de l’action des radicaux libres.

Épuisement des télomères:
Les télomères, situés aux extrémités des chromosomes, se raccourcissent à chaque division cellulaire. Un raccourcissement excessif limite la capacité des cellules à se diviser, affectant ainsi la régénération des tissus.

Dysfonction mitochondriale:
Avec l’âge, les mitochondries, véritables centrales énergétiques des cellules, perdent en efficacité. Cette baisse de performance entraîne une production accrue de radicaux libres et un stress oxydatif, qui causent des dommages cellulaires et contribuent au vieillissement.

Altérations épigénétiques:
Les changements dans les mécanismes de régulation des gènes peuvent perturber l’expression génétique et la fonction cellulaire. Ces modifications, souvent influencées par l’environnement et le style de vie, jouent un rôle déterminant dans le vieillissement.

Sénescence cellulaire:
Certaines cellules cessent de se diviser et adoptent un état de sénescence, libérant des substances inflammatoires et oxydantes qui peuvent détériorer les tissus environnants et favoriser les maladies liées à l’âge.

Inflammation chronique:
Connue sous le nom d' »inflammaging, » l’inflammation de faible intensité mais persistante est un facteur clé dans le développement de maladies chroniques liées à l’âge, due à une réponse immunitaire déréglée et à l’accumulation de cellules sénescentes.

En plus de ces mécanismes, d’autres processus essentiels interviennent:

Protéostase:
La bonne gestion des protéines cellulaires est vitale. Un dysfonctionnement de la protéostase peut conduire à l’accumulation de protéines mal repliées, impliquées dans différentes maladies neurodégénératives.

Réponse au stress:
Avec l’âge, la capacité des cellules à réagir au stress diminue, diminuant ainsi leur résilience face aux dommages.

Métabolisme:
Les changements dans le métabolisme énergétique et la signalisation des nutriments jouent un rôle dans le vieillissement et la prévalence de maladies métaboliques.

Cellules souches:
L’affaiblissement des cellules souches réduit la capacité des tissus à se régénérer, impactant la réparation et le renouvellement cellulaire.

La compréhension de ces interactions complexes entre les mécanismes cellulaires et moléculaires est fondamentale pour la géroscience, qui envisage de développer des interventions visant à ralentir, arrêter ou même inverser certains aspects du vieillissement. Cette perspective offre la promesse d’une longévité en meilleure santé, exploitant notre compréhension de ces dynamiques biologiques pour améliorer notre qualité de vie au cours des années.

3. À ne pas confondre avec la gérontologie ou la gériatrie

La géroscience, la gérontologie et la gériatrie forment un trio de disciplines interconnectées, chacune jouant un rôle spécifique dans notre compréhension et notre gestion du vieillissement.

La gérontologie: une approche multidisciplinaire

La gérontologie est une science englobante qui étudie tous les aspects du vieillissement, y compris les transformations physiques, mentales, sociales, et économiques que les individus rencontrent avec l’âge. En s’appuyant sur les sciences sociales, humaines et biomédicales, la gérontologie vise à améliorer la qualité de vie des seniors. Elle promeut des politiques de santé publique efficaces et soutient le développement de soins et de services répondant aux besoins spécifiques des personnes âgées.

La gériatrie: focalisation sur le soin

La gériatrie, quant à elle, se concentre principalement sur l’aspect clinique et le soin des personnes âgées. Elle traite les complexités médicales de cette population, souvent confrontée à plusieurs pathologies chroniques simultanément. Bien que la gériatrie incorpore la prévention, elle reste essentiellement curative et réactive, visant à traiter les problèmes de santé déjà établis et à gérer les défis de la multimorbidité. Les interventions préventives en gériatrie, telles que la prévention des chutes, la gestion de la polypharmacie, la prévention des déliriums et le maintien de l’autonomie, sont cruciales pour anticiper et prévenir les complications et hospitalisations.

La géroscience: agir avant la maladie

En revanche, la géroscience opère principalement en amont, en s’attaquant aux mécanismes biologiques du vieillissement lui-même, avant même l’apparition des maladies.

Cette discipline représente une forme de prévention primaire, selon la classification de l’OMS5, en agissant sur les facteurs de risque et en cherchant à retarder ou empêcher le début des maladies liées à l’âge.

L’avènement de la géroscience élargit et transforme donc les pratiques traditionnelles de la gérontologie et de la gériatrie, souvent axées sur des formes de prévention secondaire et tertiaire de maladies spécifiques.

Les 3 types de prévention selon l'OMS (Source: Alexandre Faure)
[Source: Alexandre Faure5]

Ainsi, tandis que la gérontologie fournit une compréhension large du vieillissement, et la gériatrie s’occupe des interventions médicales spécifiques, la géroscience se profile comme une discipline innovante qui vise à transformer l’approche globale de la santé et du vieillissement. La médecine géroscientifique s’efforce de cibler la biologie du vieillissement pour offrir une prise en charge préventive, centrée sur la personne et le déclin fonctionnel plutôt que sur une maladie spécifique1.

On peut espérer, grâce à la géroscience, l’avènement d’une biomédecine de prévention primaire centrée sur la longévité en santé plutôt que la maladie. “Avec la géroscience, la gériatrie a l’opportunité d’investir le champ de la prévention par une approche thérapeutique”.6

4. La géroscience en pratique 

Voici un aperçu des approches innovantes que la géroscience déploie pour aborder le vieillissement et prolonger la santé:

Focus sur la ‘Capacité Intrinsèque’

Grâce à l’identification, par la biologie moléculaire et cellulaire, de biomarqueurs spécifiques du vieillissement, il est désormais possible de surveiller avec précision et de façon précoce la trajectoire–déclinante ou pas–de notre capacité intrinsèque liée à l’âge7.

Les 5 domaines de capacité intrinsèque8

Cette capacité englobe toutes les facultés physiques et mentales de la personne, incluant les aspects psychologiques, cognitifs (mémoire), de vitalité (nutrition), sensoriels (audition, vision) et locomoteurs (mobilité)8

Selon le programme ICOPE, la préservation de cette capacité est essentielle pour maintenir l’autonomie9.

La ‘Capacité Intrinsèque’ constitue le principal focus d’intervention de la géroscience. C’est aussi l’idée maîtresse, défendue dans nos articles sur la résilience et l’antifragilité, sous le terme “capacité de réserve”, reflet de notre vieillissement biologique. 

L’état de fragilité, qui représente une capacité de réserve épuisée et augmente la susceptibilité aux impacts négatifs lors d’expositions à des facteurs de stress, ne dépend pas d’une maladie spécifique mais indique une vulnérabilité globale.

La prévention de la fragilité, avant qu’elle ne prenne racine, est essentielle. Notre approche du ‘Mode de Vieillir’, conjointement avec les outils de la géroscience, vise à mesurer, accroître et préserver les réserves de capacité intrinsèque pendant le vieillissement précoce (de 45 à 70 ans) pour prévenir ou ralentir le développement de maladies chroniques et encourager une longévité en bonne santé.

Nouvelles interventions ciblant la biologie du vieillissement

Considérant que la ‘Capacité Intrinsèque’ reflète la capacité cellulaire à répondre à des défis externes, la découverte par la géroscience de biomarqueurs précoces offre de nouvelles cibles cellulaires et moléculaires ainsi que des stratégies d’intervention. Ces interventions, allant de traitements pharmacologiques à des changements dans l’alimentation, en passant par l’utilisation de nutraceutiques et l’adaptation du style de vie, visent à moduler des processus biologiques clés du vieillissement.

Des thérapies innovantes telles que les sénolytiques, qui éliminent sélectivement les cellules sénescentes, représentent un axe prometteur. Ces traitements contribuent à atténuer les effets de la sénescence cellulaire, un élément central des dysfonctionnements et des maladies liées à l’âge. Par ailleurs, l’intervention sur les mitochondries, ainsi que la modulation de la régulation épigénétique et la restauration des niveaux de NAD+ sont des domaines cruciaux. Le ciblage de la voie mTOR, par exemple, offre un potentiel substantiel pour influencer favorablement le vieillissement10.

5. La géroscience, source d’adaptation

Notre approche de vieillissement antifragile, basée sur la médecine du mode de vie, et la géroscience ne combattent pas seulement les maladies chroniques de concert, elles visent également à prévenir et détecter précocement les états de pré-fragilité et à promouvoir une longévité en bonne santé, en s’attaquant directement aux causes modifiables du mal vieillir.

La géroscience enrichit donc profondément notre manière de vieillir, surtout en tant que source vitale pour notre cinquième pilier: l’adaptation. Ce pilier, qui focalise sur l’énergie que nous investissons dans l’apprentissage et la transformation de notre mode de vie à partir de 50 ans, vise à nous orienter vers un « mode de vieillir » qui, enrichi par une connaissance accrue, prévient activement les maladies liées à l’âge et cultive une approche proactive de la santé.

Au-delà des trois adaptations existantes de la médecine du mode de vie—adaptées aux réalités du bien vieillir dès la cinquantaine, à notre situation personnelle et aux évolutions de la société, notamment dans le secteur du numérique en santé—les découvertes prometteuses de la géroscience viennent compléter notre arsenal.

En embrassant ces avancées, nous puisons l’énergie nécessaire pour nous transformer et apprendre continuellement. Ainsi, enracinés dans une connaissance profonde de la biologie du vieillissement, nous pouvons non seulement naviguer avec assurance dans un monde en mutation, mais aussi vieillir avec élégance et vitalité. La géroscience ne se contente pas de nous enseigner comment vieillir; elle nous montre comment bien vieillir par la racine.


Sources

De nombreuses références sont en anglais.

Voici, en preámbule, un petit tutoriel bien pratique pour apprendre à traduire les PDFs qui leur sont associés:

Comment traduire un fichier PDF dans une autre langue? – YouTube:

Pour ceux de vous qui ont besoin d’aide pour sous-titrer les vidéos YouTube de l’anglais au français, n’hésitez pas à consulter les options de sous-titrage et de traduction disponibles sur la plateforme ou ce petit tutoriel très bien fait:

  1. IHU Health Age : Lancement de l’institut hospitalo-universitaire pour le vieillissement en bonne santé - Portail national de la silver économie et du bien vieillir https://www.silvereco.fr/ihu-health-age-lancement-de-linstitut-hospitalo-universitaire-pour-le-vieillissement-en-bonne-sante/311636486
  2. Moving geroscience from the bench to clinical care and health policy https://moffittcaspi.trinity.duke.edu/sites/moffittcaspi.trinity.duke.edu/files/publication-uploads/jgs.17301.pdf    
  3. La géroscience dans Inspire: distinguer la géroscience de la biologie du vieillissement - Centre de Recherches en Cancérologie de Toulouse https://www.crct-inserm.fr/la-geroscience-dans-inspire-distinguer-la-geroscience-de-la-biologie-du-vieillissement/ 
  4. The Emergence of Geroscience as an Interdisciplinary Approach to the Enhancement of Health Span and Life Span - PMC https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC4817738/ 
  5. Prévention santé: Comment bien faire ? https://www.longevite.xyz/p/comment-developper-un-reflexe-preventif 
  6. “Avec la géroscience, la gériatrie a l’opportunité d’investir le champ de la prévention par une approche thérapeutique”: entretien avec le Pr Yves Rolland – SFGG https://sfgg.org/espace-presse/communiques-de-presse/avec-la-geroscience-la-geriatrie-a-lopportunite-dinvestir-le-champ-de-la-prevention-par-une-approche-therapeutique-entretien-avec-le-pr-yves-rolland/ 
  7. Association between aging-related biomarkers and longitudinal trajectories of intrinsic capacity in older adults - PubMed https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/37620614/ 
  8. Defining and assessing intrinsic capacity in older people: A systematic review and a proposed scoring system - ScienceDirect https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S1568163722000824
  9. Qu’est-ce que c’est ? https://www.icope.fr/pro/presentation 
  10. Geroscience and pathology: a new frontier in understanding age-related diseases https://www.por-journal.com/articles/10.3389/pore.2024.1611623/full